L’abstention dans notre démocratie censitaire et nobiliaire

L’abstention nous rend cons

Je crois que la démocratie peut apporter de l’intelligence, de l’efficacité et de la concorde civile, sous réserve de la participation citoyenne effective à la vie de la cité. Cette participation se manifeste en premier lieu, mais pas exclusivement, par l’usage du droit de vote.

En France, au niveau national, l’abstention a continué de progresser lors des élections municipales de 2026. La participation a reculé de 62% en 2014 à 57% en 2026. (2020 était un cas spécial à cause de la pandémie de Covid.) Je postule que notre gouvernance en est devenue moins intelligente et moins efficace, grevée par un déficit de légitimité.

A Arcueil, la participation se maintient à un niveau faible. Au 2e tour (22 mars 2026), seuls 6876 des 13315 inscrits (51%) ont participé à une élection qui n’était pourtant pas jouée d’avance – il y avait une triangulaire impliquant deux listes de gauche et une liste de droite. En 2014, les chiffres étaient 6163 sur 12233 inscrits (50%) lors d’un premier tour sans trop de suspense – réélection du maire avec le soutien de toute la gauche.

Cette absence de baisse de la participation à Arcueil me semble liée au changement de statut de la ville, passée de bastion communiste au siècle dernier à commune écologiste susceptible – nous l’avons craint – de basculer dans certaines configurations face à une alliance du centre et de la droite. La participation demeure cependant à un niveau faible, comme dans les communes voisines de Bagneux (41%), Villejuif (48%) et Cachan (50%) et un peu moins qu’au Kremlin-Bicêtre (53%), à Gentilly (57%) et Montrouge (58%).

L’abstention n’est pas le vote blanc, expression politique positive dont je propose de développer l’utilité. L’abstention est multi-factorielle. Il y a le refus positif de l’adhésion à une offre voire à un système politique. Il faut aussi compter celles et ceux qui déménagent un jour et omettent de s’inscrire dans la liste électorale de leur nouvelle commune (attention, la procédure peut prendre quelques minutes). Bien d’autres raisons existent – par exemple, durant la campagne des municipales, j’ai croisé des Portugais qui ne savaient pas qu’ils pouvaient voter et une Française qui se croyait juste Algérienne – et il n’est pas question ici de demander aux gens de se justifier. Cependant, une partie significative du corps électoral potentiel est victime d’une exclusion contraire, à mon sens, à l’esprit qui doit présider à la promotion du suffrage universel.

Les Français de papier, ce sont les Français avec des papiers

Les nobles, sous l’Ancien Régime, héritaient d’avantages dans l’existence dont une supériorité sociale sur la plupart des autres habitants du pays. La situation actuelle présente certaines similarités. Une minorité non négligeable des adultes n’ont pas le droit de vote parce qu’ils n’ont pas la citoyenneté française, ou européenne pour les élections municipales. A Arcueil, j’ai pu rencontrer de nombreuses personnes dans cette situation. La nouvelle noblesse est celle des papiers, d’une situation administrative qu’on hérite ou pas. Notre suffrage n’est plus tellement universel.

Je suis conscient que la discussion est complexe. Le terme de démocratie nobiliaire est peut-être trop fort. Néanmoins, le scandale est là. Il est possible d’habiter quelque part des dizaines d’années, d’en parler la langue, d’y tisser des relations de toutes sortes et de voir sa vie affectée par les choix démocratiques du territoire et du pays sans avoir eu le droit d’y participer. (Notons au passage à quel point le résultat des élections étatsuniennes nous concerne.) Résultat de politiques xénophobes, l’accès à la nationalité française n’a cessé d’être restreint, avec désormais une épreuve de langue niveau B2 et un examen civique réputé difficile pour les Français natifs. Les ministres de l’Intérieur successifs ont organisé l’inefficacité des services des étrangers dans les préfectures et la dégradation des conditions de l’accès au droit, plongeant de nombreux étrangers dans une précarité administrative nuisible non seulement à l’intégration des personnes concernées mais aussi à l’intérêt général. En parallèle, ils ont orienté depuis des années la police vers la chasse aux étrangers au détriment d’autres missions.

De mon point de vue, il faut choisir: soit continuer à limiter le droit de vote aux seuls Français, en permettant en contrepartie un accès raisonnablement facile à la citoyenneté, soit étendre le droit de vote à tous les habitants en âge de voter, quitte à y adjoindre d’autres conditions – avoir vécu un certain temps dans le pays, des liens affectifs, un examen civique revisité, un serment, etc.

Lier le droit de vote au lieu de résidence plutôt qu’à la nationalité? Créer, au sein de l’Assemblée nationale, un collège de membres élu par les habitants des circonscriptions en complément du collège sur une liste nationale par les citoyens du pays? Je ne sais pas quelle solution prôner en priorité.

En ce qui concerne les élections municipales, je salue l’action de la députée Léa Balage qui a fait passer en commission des lois de l’Assemblée nationale la proposition de loi visant à accorder le droit de vote et d’éligibilité aux élections municipales aux étrangers non ressortissants de l’Union européenne résident en France. L’Assemblée extrême-droitisée de 2026 n’est pas prête à l’adoption de cette loi… Peut-être celle de 2027 pourra-t-elle unifier le corps électoral avec le corps social?

Voter, ça coûte du fric mental

Le cens était cette barrière à l’accès au suffrage, en France à la fin du 18e et au début du 19e siècle, que le suffrage universel masculin de 1848 est venu abolir. Lorsque le suffrage est censitaire, seuls les citoyens les plus riches, ceux qui paient un certain niveau d’impôt, peuvent participer aux élections.

Il me semble qu’un obstacle pécuniaire existe encore, sous une autre forme. La difficulté à se loger me semble ainsi être un nouveau cens, notamment en ce qui concerne les élections municipales. La crise du logement déracine les familles, empêche les gens de se reposer, de se poser et donc freine la participation à la vie politique locale, à un certain degré. J’en ai fait l’expérience en tant que locataire. Dans une commune de petite taille avec un prix de l’immobilier quasiment parisien, comme c’est le cas de Montrouge avec ses 2km2, un déménagement peut signifier un déracinement. Je ne suis pas certain que cette logique soit généralisable et je manque d’autres exemples.

Surtout, un grand obstacle à la participation citoyenne est la charge mentale du troisième millénaire, que j’assimile à un cens. S’intéresser à la politique, comprendre qui sont les acteurs, ce qu’ils cherchent, qu’attendre de leur action, nécessite du temps libre. Il faut analyser ce que la presse, les médias, les réseaux sociaux nous donnent à comprendre du monde. Or, nous manquons de ce temps de réflexion, interpellés que nous sommes par les notifications du monde numérique. L’écran a mangé le temps où notre esprit doit se reposer. L’infobésité atteint les proportions d’une pandémie depuis l’imposition comme format dominant des vidéos, grâce à leur langage visuel universel. Les progrès dans les domaines des terminaux et des réseaux de téléphonie mobiles ont autorisé cet essor qu’ont facilité les manigances de Facebook et consorts.

Le journalisme indépendant, non inféodé à des intérêts particuliers, semble inaudible dans le débat public; est-il encore mainstream? Ces dernières décennies, TF1, vieille tête de gondole de l’écosystème médiatique français, semble moins faire parler d’elle que CNews, à l’audience inférieure. Les chaînes d’information en continu préfèrent les commentaires de toutologues à l’investissement coûteux dans la recherche et l’exposition journalistiques des faits. Les réseaux sociaux et nouveaux médias numériques prennent en main en douceur nos psychés via les bulles de filtre des algorithmes. Les interfaces numériques nous enferment à notre insu dans une trajectoire (dark patterns). Les créateurs de contenus générés par intelligence artificielle viennent compliquer encore la tâche de distinguer le signal du bruit. Faut-il inventer, à l’instar du concept de classe sociale, celui de classe cognitive, distinguant les personnes en fonction de l’agentivité qu’il leur reste à la fin de la journée?

Endiguons cette corrosion de notre capacité à réfléchir au calme et à choisir. D’une part, via la réforme du cadre légal et économique des médias et réseaux sociaux, entre les mains, en France notamment, de quelques milliardaires – défendre la liberté de la presse n’est pas un combat d’un âge révolu. D’autre part via l’éducation populaire, à tous les âges de la vie. Des rendez-vous civiques réguliers pourraient fournir aux citoyens les clés de compréhension nécessaires à un choix éclairé.

Criminels de guerre, corrompus, etc.: la démocratie doit reprendre le stylo

Alors, que se passe-t-il si on rend le suffrage universel un peu plus universel? Si on trouve une solution pour ramener vers les listes électorales toutes ces personnes qui pourraient voter mais ne font pas les démarches actuellement nécessaires? Si on réussit à amener dans l’isoloir les personnes désorientées, sans culture politique?

Je n’en sais rien. Quelques catastrophes, peut-être… comme nous les vivons en permanence avec toutes ces élections de maires corrompus, violents, auteurs de violence sexuelles, menaçant de mort l’opposition et les journalistes, etc. Sûrement des choses plus positives aussi… une évolution vers une société moins hostile à l’autre sous toutes ses formes, plus inclusive, j’espère. C’est un horizon que nous pouvons fixer.