Plainte déchirante de l’univers, Chicago 1906

« On ne pouvait demeurer longtemps devant ce spectacle sans être porté à philosopher, à y voir des symboles et des métaphores, à entendre dans les cris de ces porcs la plainte déchirante de l’univers. Pouvait-on croire qu’il n’y eût nulle part sur terre ou dans le ciel un paradis, où les cochons seraient payés de toutes leurs souffrances? Chacun d’entre eux était un être à part entière. Il y en avait des blancs, des noirs, des bruns, des tachetés, des vieux et des jeunes. Certaines étaient efflanqués, d’autres monstrueusement gros. Mais ils jouissaient tous d’une individualité, d’une volonté propre; tous portaient un espoir, un désir dans le cœur. Ils étaient sûrs d’eux-mêmes et de leur importance. Ils étaient pleins de dignité. Ils avaient foi en eux-mêmes, ils s’étaient acquittés de leur devoir toute leur vie, sans se douter qu’une ombre noire planait au-dessus de leur tête et que, sur leur route, les attendait un terrible Destin. Et voilà qu’il s’abattait sur eux et les saisissait par les pattes. Il était implacable, impitoyable, insensible à leurs protestations et à leurs hurlements. Il exerçait sur eux sa cruelle volonté comme si leurs désirs et leurs sentiments n’existaient tout simplement pas. »

La Jungle, Upton Sinclair (1906, traduit par Anne Jayez et Gérard Dallez)